Bibliographie

BIBLIOGRAPHIE

 

André Chieng « La pratique de la Chine. En compagnie de François Jullien », Grasset, 2006

Polytechnicien, aujourd’hui président de l’Asiatique européenne de commerce, A. Chieng a reçu une double éducation, chinoise et française, et rencontré les travaux du philosophe F. Jullien qui s’est rendu célèbre pour son interrogation de la philosophie européenne à partir de la pensée chinoise. Les analyses du second semblent au premier validées par sa longue pratique de la Chine.

Les Occidentaux, note  A. Chieng, hésitent entre deux attitudes à l’égard de la Chine : séduction de l’exotisme et peur de l’envahissement, fascination ou diabolisation. Il importe donc de « rouvrir » notre pensée, comprendre que les Chinois puissent avoir d’autres façons d’agir, de penser, un autre rapport à la vérité, au discours ou à l’efficacité. Tous les jugements européens et américains sur la Chine se fondent sur la constatation de son retard présent, alliée à la crainte de sa menace à venir, nourrie de l’admiration de sa grandeur passée. Mais il faudrait, en préalable, comprendre la Chine, c’est-à-dire ne pas se contenter d’analyser sa réalité avec les instruments intellectuels de l’Occident.

Faut-il faire une fixation sur la vérité, au sens occidental du terme ? Le discours en Chine n’a pas pour objet exclusif la vérité ; l’une de ses caractéristiques essentielles est l’obliquité. Tout discours y est stratégie ; l’Occidental le considère souvent comme outil d’information, le Chinois le considère toujours comme un procès (au sens de processus) Ces différences quant à la notion de vérité ont des conséquences importantes sur la compréhension mutuelle et le sens des mots, face à une pensée chinoise qui procède par détours. Monde de la vérité – par définition unique – d’un côté, et monde de l’équilibre – où le yin ne peut être déconnecté du yang – de l’autre…

La tradition lettrée a ignoré le concept de création et développé celui du procès, dont la méconnaissance a des conséquences dans les relations entre les Chinois et leurs partenaires : il est essentiel en Chine de comprendre la tendance, la relation, l’évolution. Tout réel, explique F. Jullien, se présente à la pensée chinoise comme un procès, régulé et continu, découlant de la seule interaction des facteurs en jeu, à la fois opposés et complémentaires. La pensée occidentale ne conçoit pour sa part que la modélisation, dont la mathématisation des sciences qui a permis à ces dernières, à compter de la Renaissance, de dépasser la science chinoise. Efficace quant à la transformation matérielle du monde, cette modélisation l’est-elle également pour la gestion des situations et des rapports humains ?

En Occident, la contradiction est un vice du raisonnement, qui en détruit la validité, or la contradiction est consubstantielle à la vie…C’est ainsi que la culture chinoise – qui n’a pas développé la philosophie mais cultivé la sagesse – est bien équipée pour penser la transformation : c’est l’opposition/corrélation des signes qui représente le fonctionnement du monde.

 En Chine, le stratège l’emporte sur le héros – son antithèse – de nos épopées occidentales : il sait profiter du potentiel de la situation, voire le créer, pour réunir les conditions du succès. Dans cette perspective, la faiblesse peut devenir une force. En Occident, le ressort de l’efficacité est l’action, en Chine l’action se situe dans un rapport d’ingérence à l’égard du procès. L’efficacité y naît du processus et de la capacité d’adaptation à la réalité, en quoi réside en Chine l’excellence… C’est en effet en laissant se dérouler le cours des choses qu’on est le plus efficace ; la combinaison de l’agir et du non agir permet cette efficacité, qui ne se conçoit sans l’occasion : la Chine n’attend pas la chance, elle la provoque.

Individualisme et sens de la famille caractérisent la conduite sociale des Chinois, qui agissent soit individuellement soit dans un groupe organisé selon une structure familiale. L’Occident a fait émerger la notion d’individu sous la forme politique du citoyen dans la cité grecque ou sous la forme religieuse de l’homme dialoguant avec Dieu : il s’est surtout intéressé aux rapports et aux droits de l’individu au sein de sa communauté. L’opposition entre individu et communauté, qui sépare la Chine de l’Occident est une différence fondamentale d’organisation de la société : d’un côté le bien individuel vient de celui de l’ensemble du groupe, et c’est en oeuvrant pour celui-ci qu’on pourra atteindre celui-là. De l’autre, le bien collectif doit s’obtenir par la poursuite des intérêts individuels, dans le respect des règles.

 A la notion de procès s’attache celle de cours spontané ; il ne s’agit pas de convaincre (donc de vaincre) par la rhétorique, mais d’obtenir une adhésion spontanée. Le grand sinologue Balazs écrivait déjà dans sa classique « Bureaucratie céleste » : «autoritaire à l’extrême dans ses rapports avec les autres classes, le confucianisme lutte opiniâtrement pour la démocratie à l’intérieur de l’aristocratie, pour la démocratie comme privilège exclusif d’une classe dirigeante »… Comprendre ce mélange entre démocratie et autoritarisme est essentiel pour appréhender la Chine, dont la bureaucratie est, avec l’Eglise catholique, l’une des deux plus anciennes institutions du monde survivant aujourd’hui !

Philosophie grecque et sagesse chinoise ont ainsi, à un moment de leur histoire, emprunté des voies différentes entre lesquelles il  n’est guère pertinent d’établir des comparaisons : la première s’est détachée de la sagesse, tandis que la seconde cherchait à l’approfondir, sans faire une fixation sur la vérité. La philosophie chinoise montre une approche d’ensemble, holistique, et non pas analytique…

 Les analyses de F. Jullien sont ainsi confortées,  appliquées par A. Chieng à nombre d’évènements, du partenariat franco-chinois à la crise asiatique de 1997, en passant par l’adhésion de la Chine à l’OMC, la crise du SRAS ou encore aux habituelles prédictions, aussi apocalyptiques que fausses, sur l’état de l’économie chinoise. Ce qu’il faut comparer note t-il, n’est pas l’Occident et la Chine, mais plutôt la Russie et la Chine : l’application brute du modèle occidental tentée à ce pays est loin d’avoir donné des résultats supérieurs à la méthode chinoise, mélange de pragmatisme et de gradualisme. En combinant petites et grandes réformes, sans se fixer de but, la Chine et allée bien plus vite et bien plus loin que quiconque aurait pu le prédire en 1980. Entre Chine et Occident, ce ne sont pas deux modèles qui s’opposent, mais deux systèmes de pensée : la culture de la vérité à celle de la transformation ; là où l’Occident privilégie la théorie, la Chine se concentre sur la Voie.

 Ainsi, conclut en postface F. Jullien, la Chine contemporaine ne projette pas de plan sur l’avenir, quelque fin donnée ou visée impérialiste, mais exploite au mieux, jour après jour, son potentiel de situation, c’est-à-dire tire parti des facteurs favorables quel qu’en soit le domaine et l’occasion pour renforcer son rang parmi les nations. Deng fut ce grand transformateur silencieux, faisant passer graduellement la société chinoise, en alternant libéralisation et répression, du socialisme à un hyper-capitalisme, sans jamais avoir à déclarer de coupure franche entre les deux.

Stimulant (c’est rare !).

 

Cyrille J.-D. Javary & Alain Wang « La Chine nouvelle. Etre riche est glorieux » Petite Encyclopédie Larousse, 2006

En 127 pages, abondamment illustrées de photos, cartes et croquis, une synthèse particulièrement réussie, sans complaisance mais honnête, de la Chine actuelle, fondée selon les auteurs, sur « l’amitié durable »…

« Au bout du sable », de YANG Dan. Editions Desclée de Brouwer.1998. Réédité en 2003.

Née à Pékin en 1952, YANG Dan est envoyée à l’adolescence en Mongolie intérieure, où elle passe six années de « rééducation ». Arrivée en France elle suit des études de lettres à l’université de Sorbonne Nouvelle. Elle est actuellement professeur de langue et de linguistique chinoise à l’Institut National de Langues et Civilisations Orientales de Paris (INALCO). Le roman « Au bout du sable » est paru en 2003 et est rédigé directement en français.

L’histoire

Fille de médecins chinois, la jeune Bai Mei a 16 ans en 1969, date à laquelle elle est envoyée dans le désert de Gobi en Mongolie intérieure pour rééducation. Elle souffre d’un handicap supplémentaire par rapport à beaucoup de ses camarades : n’étant pas issue de la pure classe ouvrière, elle est a priori considérée comme un élément « irrécupérable ». Elle ne renonce pourtant pas à ses rêves de reprendre un jour ses études et d’écrire. Décidée à donner fermement l’exemple, elle se jette à corps perdu dans le travail de la terre. Un jour, on lui propose de participer à un concours de recrutement de  journalistes pour la revue ouvrière locale. 

Thèmes abordés

Cet ouvrage retrace de façon admirablement réaliste le quotidien d’une génération à peine sortie de l’enfance et soudainement jetée dans l’arbitraire de la dictature maoïste. Sans sombrer dans le pathétique, cet ouvrage évoque le souffrances dues au labeur dont le résultat importe moins que l’effet qu’il est censé produire sur l’esprit des adolescents, l’obséquiosité des chefs et la quasi impossibilité de penser ouvertement. Portrait d’une adolescente et de la vie qui bouillonne en elle, ce roman retrace aussi les formidables ressources de l’amitié et de la solidarité, et les heureuses surprises réservées à une âme qui se nourrit d’espérance et de persévérance. 

Style

Unique en son genre, l’écriture inimitable de l’auteur mêle merveilleusement le style écrit, voire littéraire, et le style oral, aboutissant à une poétique qu’on pourrait qualifier de « jaillissante », tant la soif de vivre et d’espérer y fusionnent. Le ton, tantôt grave, tantôt léger, toujours juste, plonge le lecteur dans le quotidien d’une existence dans le désert, tout en distillant de savoureuses informations d’ordre technique, culinaire ou linguistique.

Le narrateur omniscient prend souvent le point de vue de l’héroïne, Bai Mei, pour en dépeindre les états d’âme et les interrogations, mais jamais sous le jour négatif, avec sans cesse à cœur de souligner la force et la détermination de l’adolescente. Celle-ci agit moins comme le portrait individuel d’un parcours que comme le révélateur d’une génération sacrifiée à l’arbitraire et à l’absurdité des dictatures.