Chine – Europe, les raisons de l’incompréhension

Chine – Europe, les raisons de l’incompréhension

A trop vouloir influencer les Chinois, les Européens oublient ce qu’ils peuvent en apprendre

                                                                                                   24 décembre 2009

La France manifeste à juste titre sa fierté d’avoir été la première nation occidentale à établir des relations diplomatiques avec la Chine. Cette décision relevait d’une vision à long terme de la politique internationale. Pour le général de Gaulle, c’était l’évidence et la raison. Dans la conférence de presse qu’il prononça en janvier 1964, et qui mérite d’être relue, il évoque l’histoire et la taille de la Chine, son rôle géopolitique en Asie ainsi que la dimension de son avenir, et il émet le souhait que  » la France reconnaisse simplement le monde tel qu’il est « .

 

Depuis près d’un demi-siècle, nos relations diplomatiques ont connu un certain nombre d’aléas. L’image de la Chine dans l’opinion publique a également fortement oscillé entre fascination et rejet, avec un mouvement accéléré ces dernières années, focalisée en particulier sur le Tibet, les Jeux olympiques, les exportations massives ou la propriété intellectuelle, pour ne citer que quelques exemples.

 

La France déploie aujourd’hui des efforts très importants pour essayer de renforcer ses relations avec la Chine et peser dans ses orientations. Cette politique d’influence repose en particulier sur la formation des élites. Les étudiants chinois sont nombreux dans les universités françaises comme dans les grandes écoles. Des programmes spéciaux ont été développés pour les accueillir en classes préparatoires. Certaines institutions, comme l’Ecole centrale, ont même ouvert des branches en Chine.

 

Toutefois, pour certains analystes, la relation avec la Chine déçoit les attentes européennes. Un récent rapport du Conseil européen pour les relations étrangères, rédigé par John Fox et François Godement, dresse un constat alarmant des relations entre l’Union européenne et la Chine, qui montre que  » la stratégie Chine de l’Union européenne est basée sur la croyance anachronique que la Chine, sous l’influence de l’engagement européen, libéralisera son économie, améliorera l’Etat de droit, et démocratisera sa politique « . Le rapport montre que la Chine a accordé peu d’importance aux valeurs européennes et que l’Union a ignoré la force économique et politique de la Chine et sa détermination à résister aux influences étrangères.

 

De Gaulle notait déjà, dans sa conférence de presse de janvier 1964, l’attitude indépendante de la Chine dans le contexte de la rupture avec l’URSS. La mémoire des humiliations subies lors de la confrontation avec les nations occidentales au XIXe siècle est loin d’être dissipée. A la fin de l’Empire, l’étendue des valeurs et savoirs qu’il convenait d’adopter de l’étranger suscitait un vif débat. La maîtrise des technologies des puissances occidentales fut un des défis du début du XXe siècle. Pour la Chine contemporaine, le développement scientifique et la pleine intégration aux forums mondiaux dans tous les domaines est l’une des toutes premières priorités.

 

L’attitude des Européens s’inscrit dans une longue tradition prosélyte, qui dans l’époque contemporaine a bien plus cherché à influencer l’autre, qu’à le comprendre. Pour la France, il est plus immédiat de développer l’enseignement du français à l’étranger, que de renforcer l’apprentissage de la langue chinoise en France, encore souvent perçue comme une langue rare. La couverture médiatique sur la Chine présente souvent un biais qui contribue à renforcer des certitudes parfois bien éloignées de la réalité.

 

En 1978, le gouvernement de Deng Xiaoping lance le programme des  » quatre modernisations  » pour reconstruire le pays, dont le système académique a été à peu près réduit à néant par la Révolution culturelle. Son génie sera de signer dès son arrivée au pouvoir des accords de coopération avec l’ensemble des grandes puissances scientifiques et d’envoyer par milliers, dizaines de milliers, puis centaines de milliers, les meilleurs étudiants du pays à l’étranger. Un effort coûteux et, dans un premier temps, peu productif, puisque la majorité de ces élus resteront à l’étranger. Mais les objectifs de la Chine ne sont pas de court terme.

 

Tournant résolument le dos à la Révolution culturelle, la Chine a extraordinairement investi dans le développement du savoir et de la connaissance. L’éducation est la première valeur de la société contemporaine chinoise. Avec aux commandes des centaines de milliers de responsables formés à l’étranger, son expertise internationale est désormais importante.

 

Ces dernières années, la Chine a encore intensifié sa capacité de maîtriser son interaction avec le monde. Les programmes de bourses à l’étranger ont repris. Elle accueille sur son territoire de nombreuses formations étrangères, pour lesquelles les universités de nombreux pays rivalisent. Le nombre d’étudiants entrant à l’université a crû très fortement, avoisinant aujourd’hui la somme de leurs homologues des Etats-Unis et de l’Europe réunis.

 

La partie n’est pas facile pour les Européens qui n’ont pas su anticiper les changements du monde. L’ignorance est une des causes essentielles des difficultés avec la Chine. Une rencontre bilatérale met souvent face à face des Chinois qui connaissent parfaitement un pays européen et sa langue pour y avoir étudié et parfois travaillé, et des Européens ayant des connaissances générales sur la Chine. Ce décalage est d’autant plus dommageable que la Chine est un pays peu transparent et difficile à appréhender pour un étranger.

 

Dans le domaine scientifique, les Chinois ont une connaissance du monde scientifique européen qui est aussi précise que la nôtre est parcellaire. Les programmes européens sont ouverts aux Chinois, qui bénéficient même du soutien financier de la Commission européenne et ont un niveau de participation égal à celui des Etats-Unis. Les Européens, quant à eux, ne participent pas aux programmes chinois.

 

La part de la recherche mondiale qui se fait en Chine augmente extrêmement rapidement, poussée par la puissance publique et les entreprises chinoises émergentes – la Chine a dépassé le Japon pour les dépenses de recherche et développement (R & D) -, mais également par les entreprises transnationales qui augmentent leur capacité de R & D à Pékin ou à Shanghaï.

 

La Chine développe certains des concepts qui domineront les usages, les normes et les techniques de demain. Sa puissance lui permettra de les imposer au monde.

 

Certes, une conscience se développe, l’enseignement du chinois se renforce, de nombreux jeunes Européens s’installent en Chine, les entreprises intègrent leur R & D dans le tissu chinois, les instituts de recherche approfondissent leurs interactions, mais le sentiment domine encore que c’est aux Chinois d’apprendre et pas à nous d’appréhender le monde tel qu’il est.

 

Stéphane Grumbach.                     

Directeur du laboratoire franco-chinois d’informatique Liama, ancien conseiller scientifique auprès de l’ambassade de France en Chine.