Le qi et les émotions

 

Le Qigong, le qi et les émotions.

Extraits d’un texte d’Evelyne Micollier paru dans Perspectives chinoises N°53

Le qigong contemporain, « exercices de l’énergie vitale », « pratiques du qi », ou encore « travail du qi », est un ensemble de techniques corporelles à des fins thérapeutiques qui s’enracinent dans la tradition chinoise : qi peut être traduit par « souffle, énergie, énergie vitale circulant dans le corps en correspondance avec des énergies cosmiques, force, force vitale, influences, air, substance » ; gong signifie « exercice, pratique, travail, talent artistique, mérite, qualité, technique, art, temps ».

 Les associations de sens des deux caractères qi et gong sont choisies selon le contexte. Ces pratiques sont d’ordre « psychophysiologiques » pour donner une traduction du point de vue des catégories occidentales. Elles visent à l’entretien de la santé, au prolongement de la vie humaine et à la régression des états pathologiques. Les exercices de base sont l’exercice de la relaxation (fangsong), de la respiration (huxi [inspirer, expirer]), du rejet et de l’assimilation (tuina)[i] et de la pensée (yinian)[ii]. Des pratiques de santé qui mettent l’emphase sur des techniques précises de respiration ne sont en rien originales ; en revanche, l’utilisation dans la pratique du concept yi défini comme un ensemble d’élaborations mentales conscientes incluant des idées, des émotions, des pensées, des connaissances intuitives et des produits de l’imagination, est spécifique au qigong qui devient alors un exercice de l’esprit. Une pratique approfondie aboutit à une véritable transformation de l’être par des étapes successives franchies grâce à un travail régulier du qi : l’acquisition de l’état de santé, sa préservation et l’absence de maladie sont les premiers résultats de l’entraînement et déjà non des moindres si l’on considère leur impact sur la vie. Ils conduiront graduellement à une longévité relative et au développement de la personne si le pratiquant persévère.[iii] […]

 

Le qi est un concept de base de la médecine chinoise traditionnelle et, dans une perspective plus large, de la conceptualisation de la vie. D’un point de vue distinctif, c’est un élément dynamique de la personne porteur de vie. L’usage courant du terme réfère à quatre champs sémantiques[iv] :

 

  • le qi a un rapport avec le destin et est alors intrinsèquement porteur de vie. Le terme bissyllabique yunqi désigne littéralement « le qi en mouvement », le sens usuel étant « chance, fortune » ; l’expression «  Il faut accepter le qi qui se présente » doit être comprise comme « Il faut accepter les choses comme elles sont » ;
  • qi est une force, un élément dynamique ;
  • les vibrations émanant d’une personne, l’impression donnée par une personne, est le sens le plus fréquent ;
  • les émotions sont des qi.

 

 

 

[…]L’émotion associée le plus souvent au qi est la colère. En chinois, le terme shengqi signifie couramment « être en colère » et littéralement, « le qi est né, est produit ». les émotions sont perçues comme du qi en mouvement, comme l’indique le bissyllabique qifen « colère, rage » (littéralement « le qi monte comme la vapeur »). Une émotion est en relation avec le mouvement du qi dans le corps : si elle est connotée négativement comme la colère, le qi ne circule pas de manière régulière et fluide. Dans la théorie fondamentale de la médecine chinoise traditionnelle, les jiu qi sont les neuf états morbides de l’énergie vitale dus à l’excès des sept émotions (qi qing). Dans ce sens, le qi est l’élément dynamique qui rend les émotions et les qualités de la personne apparentes. Les manières de la qualifier font référence à un état manifeste ou latent de la personne, bénéfique ou pathogène, dont la concrétisation est constitutive de la vie. […]

 

Si l’objectif du pratiquant est l’entretien de sa santé, le contrôle des émotions est nécessaire pour être à l ‘écoute des processus qui se produisent dans le corps. […] Le qi doit être guidé par la pensée (yong yinian) dans la pratique individuelle ou collective. Dans ce contexte, il constitue l’élément vital, dans le sens littéral de « donner vie », circulant dans la personne selon des trajets précis en correspondance avec des énergies cosmiques : la personne ne doit alors être réceptive qu’aux processus qui se produisent à l’intérieur de la personne ; aucun processus d’interaction entre les pratiquants n’est visible. […]

 

La pratique est souvent collective, car, comme dit le maître, son propre qi est plus efficace s’il entre en contact avec le qi de chaque personne dans le groupe. Les effets du qi s’ajoutent les uns aux autres. Dans ce contexte, la communication entre les participants est visible. Le « patient-pratiquant » doit être capable, selon le contexte et sa motivation de contrôler ou de libérer ses émotions. D’une part il exprime ce qu’il ressent dans un processus d’interaction avec l’extérieur. En pratiquant ensemble, une relation se noue entre la personne et les autres. Elle est associée à l’entraînement collectif et contribue à son efficacité. D’autre part, le pratiquant s’exprime par des comportements « spontanés » non contrôlés liés à des motivations inconscientes : la subjectivité de chaque personne est ici impliquée. […]

 

L’expression des émotions doit donc être envisagée simultanément selon une double dimension sociale et individuelle. P. Dumouchel explique ce double aspect comme un attribut du corps : les émotions sont « le corps dans ce qu’il a d’indissociable de l’identité personnelle. Le corps n’est pas seulement fermeture sur soi, il est aussi l’inéluctable irruption du moi dans l’univers d’autrui ». Les émotions sont sociales : « avoir un corps, c’est être en communication, et cela fait partie intégrante de l’expérience des émotions. La sociabilité des émotions est le cœur des phénomènes affectifs. Les émotions sont des œuvres communes auxquelles plusieurs participent ».[v] […]

 

La faculté d’adopter deux types de conduites a priori opposées montre au bout du compte chez les pratiquants de qigong une capacité de maîtrise de soi, d’adaptation de l’expression des émotions par la même personne selon le contexte et la motivation. L’attitude du maître diffère de celle des patients : ses émotions sont constamment contrôlées dans la pratique personnelle comme dans celle de soignant car il guide les comportements de l’ensemble du groupe. […]

 

 

 

 

 



[i] Tuina désigne dans ce contexte non pas des massages seon le sens contemporain usuel mais l’ensemble des techniques de respiration. L’idée de « Rejeter tout ce qui est vieux pour assimiler tout ce qui est nouveau » apparaît dans le chapitre 15 du Zhuangzi, Taipei, Dongda dushu, 1988.

[ii] Yinian a un sens pratique et désigne l’action de penser, la pensée opératoire, la volonté, concept qui s’oppose à siwei la pensée abstraite, discursive.

[iii] Déjà dans le Huainanzi, ouvrage de philosophie politique datant du 2ème siècle avant J. C., le contrôle des émotions apparaît comme un travail de régulation du qi et une condition nécessaire pour atteindre l’état de « sagesse » : « la différence entre les sages qui agissent de manière autonome [c’est-à-dire libérés de leurs émotions] et des ‘’non-sages’’ qui ne le font pas, est présentée comme une différence dans la façon de réguler les mouvements du qi à l’intérieur de leurs corps »,.

[iv] Séquences de discours d’informateurs qui ne sont pas obligatoirement des pratiquants de qigong.

[v] P.Dumouchel, Emotions, Essai sur le corps et le social. Synthélabo, Paris, 1995.