Leçons chinoises pour le « redressement productif »

Leçons chinoises pour le « redressement productif »

                                                                                                         11  septembre 2012

 

La Chine est-elle passée du statut d’atelier-usine du monde à celui de puissance technologique ? C’est le sujet de China Innovation Inc., un livre collectif à paraître aux Presses de Sciences Po, à l’initiative de Romain Bironneau, étudiant prématurément disparu en 2011.

 

Ce livre est véritablement sino-européen : Rigas Arvanitis (Institut de recherche pour le développement), François Bafoil (Centre d’études et de recherches internationales-Sciences Po), Bernard Kahane (Laboratoires techniques, territoires et sociétés-Ecole des ponts et chaussées) insistent sur les districts industriels et l’analyse des échanges locaux de savoir-faire technologique entre entreprises ; Gu Shulin (Académie des sciences sociales de Pékin), ou Zhao Wei, spécialiste du Guangdong, montrent comment ces pratiques se fédèrent pour former le système national d’innovation chinois. Collectif idéal pour dire que l’innovation court  » des politiques industrielles aux entreprises innovantes « . Beau rappel, tant les premières sont au coeur du système chinois, mais dénigrées en Occident, et les secondes méconnues… quand elles sont chinoises.

 

Le livre développe une idée-clé : on apprend de ses clients. La puissance technologique chinoise, c’est  » l’ensemble des relations technologiques développées par les entreprises avec leurs clients, qui sont souvent leurs fournisseurs technologiques « . Belle inversion : cet apprentissage est gratuit, et plus sûr que les transferts de technologie au sein de coentreprises méfiantes.

 

Il suggère aussi une Chine en mouvement : la distinction entre régions côtières dynamiques et régions intérieures arriérées n’y est plus pertinente. Le centre ou le nord-est, coeurs industriels en perte de vitesse jusqu’en 2005, voient émerger des centres de recherche issus des anciens groupes d’industrie lourde, et redeviennent compétitifs en développant l’industrie locale. Les entreprises de la  » Chine rapide  » y enseignent à la  » Chine lente « .

 

Réindustrialiser la France

Le secteur dynamique est celui qui a pu rester en symbiose avec un secteur public demandeur de produits et organisateur d’une diffusion technologique rampante ; la transparence de la propriété du capital,  » c’est pour les étrangers « . Le Plan de sciences et technologie (2006-2020) mixe incitations marchandes et obligations de coordination ; il se comprend alors comme un pari technologique qui passe par les échanges entre acteurs.

 

Ce livre est à méditer dans une optique de réindustrialisation de la France. L’idée d’une  » Europe de la connaissance  » – la conception en Europe, la production standard en Chine – est fausse, parce qu’elle supprime en réalité l’avenir : après le départ de la production de chaussettes et de boulons, un entrepreneur en France n’y trouvera plus les fournisseurs industriels de base nécessaires, ni pour des industries mécaniques à valeur ajoutée ni pour des projets innovants. C’est en Chine que se trouve l’ensemble des acteurs de base sans lesquels l’innovation technologique ne se déploie pas. Et il ne s’agit pas de coûts : l’Allemagne a préservé la diversité de son tissu industriel. Réindustrialiser la France, c’est la rediversifier, de la nanotechnologie au boulon de 6, et remettre en valeur des échanges locaux. Il n’y a pas de fatalité, la France peut apprendre de la Chine.

 

Joël Ruet. 

Economiste au CNRS, chercheur associé à l’Iddri-Sciences Po

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